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Les maths en vidéo, pour développer le plaisir d’apprendre et la confiance en soi

En classe, ces petites vidéos de quelques minutes changent complètement la donne. Comme l'explique Sophie Guichard, qui les a créées, il en résulte une dynamique d'apprentissage des maths nouvelle et enthousiasmante.

Les maths en vidéo, pour développer le plaisir d’apprendre et la confiance en soi

Sophie Guichard est professeur agrégée de mathématiques en lycée depuis 2003. Elle enseigne au lycée Branly, à Lyon, en classes de BTS, seconde, première et terminale. Elle a créé le site mathenvideo.fr (à ne pas confondre avec mathsenvideo.com).

 

 

 

Que proposez-vous sur votre site mathenvideo.fr ?

 

Sur le site, le programme va du collège au post bac, ce qui représente plus de 6000 pages web et plus de 1600 vidéos. Il y a de quoi s’amuser ! Je préfère généralement un format court, de 2 à 3 minutes : le contenu est ainsi beaucoup plus facile à localiser, à la fois par les élèves et par les professeurs. Ces derniers sont invités à utiliser ces vidéos, gratuites sur le site, comme soutien de leurs propres cours*.

 

Quant aux élèves, ils regardent les vidéos de façon très différente. Ceux qui ont besoin de soutien commencent par regarder la vidéo avant de faire, et ceux qui sont plus autonomes et avancés ont tendance à picorer. Certains élèves ne consultent que pour vérifier leur bonne compréhension, d’autres regardent en vitesse X2, d’autres encore coupent le son. Il y en a même qui ne font qu’écouter… bref, la diversité des usages de ces vidéos est très surprenante

 

Comment est né ce projet ?

 

J’ai fait une pause professionnelle d’un an, et à la même époque une amie a monté son entreprise d’e-learning. Par ailleurs, j’avais regardé les premières vidéos de maths sur le site de Khan Academy– qui n’étaient alors qu’en anglais – et j’ai compris qu’il y avait un potentiel pédagogique énorme. C’était en 2012, il y avait très peu de vidéos de maths en français.

 

J’ai donc décidé de me lancer. Pendant mes vacances, j’ai commencé à produire des vidéos. Par email, j’ai envoyé 5 vidéos à mes élèves, 10 jours avant la rentrée. Je leur proposais, à titre facultatif, de ne rien faire d’autre que d’écouter. Dès le premier cours, un élève m’a signalé son étonnement : il avait vu la vidéo une dizaine de jours auparavant mais s’en souvenait encore.

 

En parallèle, dans une classe de seconde, j’ai pu voir la différence entre ceux qui avaient pris le temps de voir les vidéos et les autres. Les premiers participaient mieux au cours, ce qui nourrissait leur estime de soi et leur confiance en eux.

 

Quel accompagnement proposez-vous aux classes de BTS en mathématiques ?

 

Dès le début, j’ai été très motivée par ces classes de BTS parce qu’elles présentent une grande hétérogénéité : on y accueille des élèves de bac pro et d’autres venant de prépas. La différence de niveau en maths est énorme. Les uns perdent confiance et les autres s’ennuient !

 

Aujourd’hui, en BTS, la vidéo est évoquée au quotidien avec mes élèves. Cela fait maintenant 2 ans que je pratique ainsi ce que j’appelle la classe numérique.

 

Avant, j’avais essayé de faire la classe inversée ou translatée, selon Marcel Lebrun, telle qu’on la présente habituellement aux élèves : à la maison, regardez le cours en vidéo, puis faites les exercices en classe. J’ai constaté que ça creusait les inégalités : certains élèves ont plus d’une heure et demie de trajet, d’autres ont de mauvaises connexions à Internet, ou des conditions de travail inconfortables à la maison, un soutien familial plus ou moins important, etc. D’où la difficulté de ne pas pénaliser les uns ou les autres. J’ai tenu 15 jours : cela ne me convenait pas trop, et aux élèves non plus !

 

Ce modèle de la classe inversée ne convenant pas, qu’avez-vous fait ?

 

Du coup, je suis revenue au modèle : on fait tout en classe avec moi, en 2 temps. Premier temps, je mène le cours, corrige les exercices au tableau, et leur demande d’écouter sans prendre de notes. Dans la deuxième période, qui représente environ les 2/3 du temps, ils sont en autonomie complète, et je passe auprès de chaque élève.

 

Avec cette méthode, selon mes propres analyses, 10 à 15 % de mes élèves ont 2 ou 3 chapitres d’avance voire plus. Pour la plupart, ils proviennent de terminale S ou de prépa. Plutôt que de leur rabâcher ce qu’ils savent déjà, je les aide ainsi à progresser individuellement.

 

Par exemple, l’un de mes élèves qui vient de terminale S s’est fixé l’objectif de faire – dans l’année – le programme de BTS de 2 ans. Et il est sur le point d’y arriver ! Il souhaite que l’an prochain je lui fasse suivre le programme de prépa. Mais bien sûr, il fait tous les devoirs comme les autres élèves, comme prévu dans le cursus, ce qui lui permet aussi de réactualiser son savoir.

 

Dans cette approche très individualisée, la vidéo apporte beaucoup. En classe, ceux qui éprouvent des difficultés peuvent discuter avec leur voisin, regarder les vidéos qui les intéressent, et en dernier recours m’appeler en soutien. Au final, cela me donne plus de disponibilité pour les soutenir individuellement.

 

Quelle importance accordez-vous au plaisir d’apprendre en mathématiques ?

 

Pour moi, il est important que les élèves soient contents de venir à mes cours. Il y a d’ailleurs, me semble-t-il, une dimension presque affective avec les maths : c’est un terrain sûr, on ne peut pas mentir, il n’y a pas de possibilité d’exercer des manipulations ou une certaine forme de rhétorique ou de bluff. C’est juste ou c’est faux, et tout le monde peut en convenir.

 

Je pense que cela peut aider certains élèves à se re-structurer, à exister aux yeux des autres, et à s’ancrer sur un terrain de vérité et de réalité. Si, en plus, ils y trouvent du plaisir et de l’amusement, c’est parfait !

 

Chaque jour, dans ma classe, j’ai l’impression de voir une ruche en activité – c’est très valorisant et stimulant pour moi et pour eux ! De plus, comme me l’avait fait remarquer un inspecteur d’académie, cette activité collaborative évite à certains élèves de se sentir jugés, dévalorisés, rabaissés aux yeux de tous. Au contraire, de petits cercles d’entraide se forment et il y a plutôt une dynamique d’inclusion qui se met en place, chacun à son rythme et suivant ses affinités.

 

Il n’y a plus ce phénomène des « décrocheurs au fond de la classe ».

 

Pour développer la participation en mathématiques de vos élèves, vous développez un modèle de co-création. En quoi consiste-t-il ?

 

Internet ouvre effectivement à la co-création, à la collaboration, à la création de contenus efficaces à partager. C’est dans cette perspective que l’on a créé avec les élèves la chaîne Youtube Math en BTS où l’on trouve déjà une centaine de vidéos produites par les élèves. Je confirme qu’un cercle vertueux de l’apprentissage peut s’établir, pour le bien de tous, et que la vidéo y joue une part importante car de consommateur, l’élève devient producteur de vidéos.

 

La chaîne n’a aujourd’hui que quelques dizaines d’abonnés mais il y a déjà des commentaires en anglais qui apparaissent : imaginez la fierté pour l’élève qui les a créées ! Et les élèves partagent sur les réseaux sociaux, ce qui leur amène des retours de la part de leurs amis et parfois de leurs anciens professeurs. D’où un effet Waou qui les maintient dans le plaisir et dans l’effort.

 

Je constate même que certains élèves se sont révélés à cette occasion. Ils font preuve de beaucoup d’ingéniosité et d’autonomie, et ils manifestent une forte envie de partager leur savoir, de se valoriser à travers leurs contributions.

 

Toutes ces aptitudes sont importantes en classe mais il est clair qu’elles prennent aussi une importance grandissante dans les entreprises.

 

Quel lien établissez-vous entre les mathématiques et l’employabilité des étudiants ?

 

Les mathématiques sont des connaissances directement utilisables dans les sciences et les métiers du chiffre. Elles apportent aussi un certain mode de raisonnement et de rigueur. Et avec la montée en puissance des technologies, du numérique, des algorithmes, le raisonnement mathématique prend de plus en plus d’importance.

 

Pour en revenir aux élèves acteurs, c’est-à-dire créateurs de vidéos, je note que l’e-learning occupe désormais une place importante en entreprise.Il faut être prêt à s’y adapter mais aussi, et peut-être surtout, être capable de produire des savoirs dans ce cadre.

 

Donc je dis à mes élèves que ce travail, ces aptitudes, ils pourront aussi le montrer à d’éventuels recruteurs ou enseignants. En tant qu’enseignante, au-delà des maths, j’ai le sentiment de faire quelque chose d’important, en créant ces ponts avec les entreprises.

 

Quelles sont les prochaines étapes de développement de mathenvideo.fr ?

 

J’échange assez régulièrement avec quelques enseignants qui utilisent mes vidéos. J’en croise aussi sur Internet qui en font usage, sans toujours signaler cette utilisation – ce qui ne me pose aucun problème.

 

J’aimerais beaucoup qu’une communauté se développe autour de ce projet. Mais pour le développer, après avoir beaucoup investi de ma poche, je rencontre un problème financier. Une partie du site est certes payante – les fiches – mais cela me permet à peine de faire face aux frais de maintenance et au coût des serveurs.

 

Pour aller plus loin, il faudrait une partie collaborative, des forums, etc. afin de faire grossir la communauté du site mais je n’en ai pas les moyens financiers. Je suis donc ouverte à toutes les formes d’aide.

 

La gratuité de l’enseignement est l’une des valeurs qui me tiennent à cœur. J’aimerais donc rester dans ce mouvement d’open education et de co-création de contenus pédagogiques. Je pense que nos enseignants, nos élèves et nos entreprises ont tout à y gagner !

 

Christophe Castro pour Cegid Education

 

*les vidéos de Sophie Guichard sont protégées par la licence Commons : CC-BY-NC-ND